Les « Gilets Jaunes », c’est Machiavel 1 – Marx 0

Les « Gilets Jaunes », c’est Machiavel 1 – Marx 0

Le régime de la démocratie représentative fait traditionnellement l’objet d’une double critique de la part de ses adversaires les plus farouches : la critique marxiste formulée par les opposants de sa gaucheetla critique machiavélienne par ceux de sa droite.

La critique marxiste

Les tenants de la critique marxiste estiment que la démocratie représentative ou libérale est une fiction, une illusion. L’Etat libéral (les partis politiques, les élections, etc.) ne serait qu’un instrument aux mains de la classe économiquement dominante lui permettant de continuer à prospérer sur le dos des masses populaires. Les libertés individuelles et sociales n’y seraient pas réelles mais uniquement formelles.

Les disciples de cette grille de lecture marxiste se présentent en rivaux des démocraties libérales. Ils rêvent de la remplacer, via une insurrection populaire, par un autre régime où les masses populaires détiendraient elles-mêmes le pouvoir. Dans l’Europe occidentale du XXIème siècle, ce courant politique traverse les partis populistes de gauche comme le parti grec Zyriza d’Alexis Tsipras, le parti espagnol Podemos de Pablo Iglesias ou encore le parti français La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon.

La critique machiavélienne

Les opposants de droite estiment, eux, que le régime de la démocratie représentative dissout l’unité nationale. Les valeurs progressistes qui y sont prônées (l’égalité entre les hommes et les femmes, la séparation des Eglises et de l’Etat, l’intégration des populations immigrées, etc.) fractureraient la société civile en fonction des intérêts particuliers de chacun au détriment de l’intérêt de la nation vue comme un singleton. Le système politique (les partis politiques, les élections, etc.) favoriserait cette fracturation puisque ceux qui sont gouvernés ont des intérêts divergents et ceux qui souhaitent accéder au pouvoir en se présentant aux élections sont obligés de faire des promesses parfois contradictoires pour espérer être élus.

C’est à partir de ce moment qu’on glisse vers la critique qui a été la critique fondamentale des fascistes contre la démocratie représentative [1]. Pour les opposants de droite, ce qui caractériserait la démocratie libérale, ce n’est pas l’antagonisme de classes théorisé par Marx mais la nature intrinsèque des hommes politiques qui la gouverne. Se référant aux écrits de Machiavel sur les lions et les renards, il y aurait selon eux deux types de gouvernants : ceux qui gouvernent par la force et ceux qui gouvernent par la ruse. Les hommes politiques qui gouvernent les démocraties libérales ne sont pas des hommes qui exercent le pouvoir par la force. Pour obtenir le suffrage de leurs concitoyens, ces hommes doivent convaincre par la ruse. Ce sont donc principalement des hommes qui savent parler (avocats, professeurs, journalistes, etc.). Or, ces hommes de parole sont toujours en relations plus ou moins complexes avec les hommes d’argent, car pour gagner des élections et pour gouverner, en démocratie, on a besoin d’argent. La démocratie représentative est donc, pour la critique machiavélienne, un régime oligarchique de type ploutocratique : la minorité qui détient le pouvoir serait influencée par les riches, les industriels, les banques, etc. Au bout de compte la démocratie serait toute apparente puisque des minorités souvent dissimulées dans l’ombre, prendraient les décisions les plus importantes [2].

Les partis politiques qui adoptent cette grille de lecture machiavélienne se présentent eux aussi en rivaux des démocraties libérales. Ils rêvent, par un coup de force, de la remplacer par un nouveau régime dans lequel un homme fort exercerait le pouvoir avec l’assentiment des masses populaires. Dans l’Europe du XXIème siècle, ce courant politique traverse des partis populistes de droite comme le parti italien de la Ligue de Matteo Salvini, le parti hongrois Fidesz-MPSZ de Viktor Orban ou encore le parti français Rassemblement National de Marine Le Pen.

Mais de quel côté penchent les « Gilets jaunes » ?

Moins de taxes, une revendication majeure des « Gilets Jaunes »

La plupart des commentateurs et autres experts de la vie politique s’accordent pour dire que le mouvement des « Gilets Jaunes » est un rassemblement hétéroclite. Cette analyse est parfaitement fondée pour ce qui concerne les revendications sociales et politiques que l’on a vu fleurir lors des manifestations et sur les réseaux sociaux, et qui sont aussi nombreuses que les « Gilets Jaunes » eux-mêmes [3]. Une enquête publiée dans Le Monde révèle néanmoins que les deux tiers des demandes des « Gilets Jaunes » sont très poches de la gauche radicale et dès lors compatibles avec le programme de Jean-Luc Mélenchon [4].

Le dénominateur commun entre tous les « Gilets Jaunes » est selon nous à rechercher non pas du côté de leurs revendications mais plutôt du côté de leur critique acerbe, fondée ou non, du régime de la démocratie représentative.

Les « Gilets Jaunes » se disent très majoritairement trahis par l’élite politique et la considèrent totalement corrompue. Ils sont convaincus que les hommes politiques qui ont gouverné la France ces cinquante dernières années sont pour la majorité des hommes de parole vendus aux puissances de l’argent. Emmanuel Macron, homme de lettres et ex-banquier d’affaires est à ce titre considéré comme l’égérie de cette élite corrompue. Pour certains, le pédigrée de la banque (Rothschild) en serait même l’éclatante démonstration.

Si on devait résumer les griefs des « Gilets Jaunes » à l’encontre de la démocratie libérale, on pourrait dire qu’ils estiment que la France est aujourd’hui gouvernée par une oligarchie corrompue manipulée par des puissances économiques et financières (les multinationales et les banques) dissimulées dans l’ombre qui prendraient les décisions les plus importantes à leurs seuls profits au détriment du peuple. Leur préférence va désormais vers un régime politique où le peuple donne directement ses injonctions au pouvoir en place sans passer par le filtre des corps intermédiaires que sont les partis politiques ou les syndicats. 

Le peuple affamé par les riches

Si cette analyse est exacte, on peut alors en conclure que le mouvement des « Gilets Jaunes » penche plutôt nettement à droite de l’échiquier politique puisque leur critique de la démocratie représentative, vue comme une oligarchie de type ploutocratie, est en tout point comparable à celle développée par les machiavéliens. Reste encore à trouver l’homme fort providentiel, ce qui ne saurait tarder. L’Italie et la Hongrie l’ont déjà trouvé. A ce moment la France abandonnera elle aussi le régime de la démocratie libérale pour entrer dans quelque chose d’autre.

Quant au parti La France Insoumise, créditée d’un score de misère pour les prochaines élections européennes, son erreur stratégique fut probablement d’avoir gommé dans ses discours toute référence à la logorrhée traditionnelle de la gauche radicale (prolétariat, bourgeoisie, classes sociales, etc.) sans doute trop désuète pour adopter le même langage machiavélien que Marine Le Pen en espérant ainsi rallier à lui tous les mécontents du système. Les électeurs préfèrent toujours l’original à la copie.

N’en déplaise à Jean-Luc Mélenchon, les « Gilets Jaunes » c’est donc Machiavel 1, Marx 0.


[1] Voir les nombreux travaux de Raymond Aron sur ce sujet, notamment: R. Aron : « Démocratie et totalitarisme », Ed. Gallimard, 1965; R. Aron : « Introduction à la philosophie politique », Ed. de Fallois, 2018.

[2] Vilfredo Pareto : « traité de sociologie générale », Ed. Fayot, 1917

[3] Voir par exemple l’article d’A. Caihol : « Les « gilets jaunes », un magma de revendications hétéroclite », Libération, décembre 2018.

[4] Enquête intitulée « Sur un axe de Mélenchon à Le Pen, où se situent les revendications des « gilets jaunes ? » publiée dans Le Monde, décembre 208.


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